Labyrinth : la guerre contre le terrorisme en card driven.

Sommaire

Labyrinth : The War on Terror fait partie des plus gros succès de GMT. À mi-chemin entre Twilight Struggle et la série COIN dédiée aux conflits insurrectionnels, dont c'est d'une certaine façon le précurseur, il simule à l’échelle stratégique le combat contre le terrorisme islamique mené depuis 2001 par les États-Unis. Un titre clivant, tant pour ses mécaniques que pour sa thématique, que je me fais un plaisir de vous faire découvrir aujourd'hui à l'occasion de sa 5e réimpression.

 
Labyrinth - The War on Terror

 

Un Card Driven aux airs de Twilight Struggle...

 

Jouable seul ou à 2, Labyrinth s’inspire de son aîné Twilight Struggle pour plusieurs mécaniques, à commencer par la lutte d'influence sur un superbe plateau monté à l’échelle quasi-mondiale. Comme dans Twilight Struggle, les joueurs, américain et djihadiste, chercheront à influencer les pays, ici musulmans, pour en faire des alliés des USA ou les faire basculer dans un régime islamique. Ils agiront en parallèle auprès d’autres pays du monde impliqués de près ou de loin dans la guerre contre le terrorisme, cette fois pour modifier leur posture vis-à-vis de celle-ci. Mais contrairement à la simulation de guerre froide, le but final est soit d'obtenir le ralliement d'un nombre précis de pays musulmans, soit que ces pays génèrent suffisamment de richesses (je simplifie). Cette mécanique recentre ainsi le conflit autour des pays du Moyen-Orient exportateurs de pétrole, mais permet les excursions en Afrique ou en Asie.

Pour ce faire, Labyrinth reprend également la mécanique de Twilight Struggle, qui veut qu'on joue les cartes pour l'évènement décrit ou pour leur valeur opérationnelle (en activant dans ce second cas l'événement s'il concerne le camp opposé). Mais contrairement à Twilight Struggle, le deck de 120 cartes n’est pas classé par période, ce qui signifique que n'importe quelle carte peut tomber à n’importe quel moment de la partie. On y perd forcément en chronologie et en cohérence, mais cela rend moins centrale la mémorisation des decks et demande de développer sa réactivité. Ce système ne date pas d'hier puisque le célèbre For The People l'utilisait avec brio en 1998, et il n’enlève en rien à l’excellent travail de recherche effectué, toujours aussi instructif.


Labyrinth - The War on Terror
 

Différent aussi, le déroulé d'un tour. Chaque camp reçoit initialement 9 cartes, mais ce nombre peut décroître quand l’Américain il engage trop de troupes ou quand les ressources du djihadiste baissent. Enfin, chaque joueur ne joue pas une carte, mais deux, avant de passer la main à l’autre. Cette structuration du tour, en soi plaisante et dynamique puisqu'elle accorde plus d'action, permet également de mitiger le hasard, omniprésent dans le jeu. Parce que dans Labyrinth, les valeurs opérationnelles ne servent pas qu’à influencer les pays, mais également à effectuer des actions propres à chaque faction, à la anticipant ici une série qui n'avait pas encore vu le jour en 2010. 

...et qui annonce le système COIN

 

L'asymétrie entre les deux camps, totale, commence par la troisième condition de victoire : éliminer toutes les cellules djihadistes pour le joueur américain ou faire un attentat à l'arme de destruction massive aux États-Unis pour le joueur islamiste.

Pour ce faire,  un panel d'actions s'offre à chaque joueur, allant du simple recrutement ou déplacement d'unités sur le plateau, à des opérations plus spécifiques selon camp. L'Américain pourra entre autres influencer les pays avec une guerre d'idées (war of ideas), révéler puis attaquer les cellules djihadistes, faire basculer le gouvernement d'un pays sous régime islamique ou encore changer de posture, selon qu'il préfère jouer la carte du soft power (influence, diplomatie...) ou du hard power (l'emploi de la force). Le djihadiste pourra de son côté provoquer des guerres saintes ou comploter pour augmenter ses finances et affaiblir l’oncle Sam. Mais il pourra également chercher à prendre le contrôle du Pakistan ou de l'Asie centrale, seule manière de se procurer les sacro-saintes armes de destruction massive, qui finiront dissimulées parmi les complots. Il en résulte un jeu du chat et la souris multidimensionnel, mêlant bluff, affrontements directs et indirects, le tout dans une ambiance froide et pesante. Labyrinth bénéficie d'une thématique soignée, marque de fabrique du concepteur Volko Ruhnke. Si l’on devait résumer les factions en quelques mots, l’Américain incarne la puissance et la lourdeur, quand le djihadiste représente la mobilité et le travail dans l’ombre.


Labyrinth - The War on Terror

L’asymétrie se retrouve également dans le jeu de cartes et l’utilisation des fameuses valeurs d’opération : l’américain doit jouer une carte de valeur égale ou supérieure à la richesse du pays cible (ex : une carte 3 OPS pour agir une seule fois dans un pays pauvre) alors que pour le djihadiste, qui peut agir partout sans contrainte, la valeur de la carte correspond au nombre d’actions effectuées (aux dés lancés). Je tiens à vous rassurer, vous pouvez mettre en réserve des points d’opérations pour ne pas être bloqué par un mauvais tirage de cartes.

Pour le meilleur des deux mondes

Cette formule hybride entre les deux systèmes fonctionne à merveille. L’essentiel de votre stratégie se dessine sur la carte au travers de vos manœuvres, mais chaque camp agit également dans l’ombre, prêt à dégainer une arme secrète qui assènera un coup aussi terrible qu’inattendu. Les évènements apportent leur part de chaos en venant chambouler les plans. Leur incertitude forme, d’une certaine façon, un brouillard de guerre d’une grande opacité. Ainsi se dévoile le charme de Labyrinth et la raison principale du caractère épique des parties. Mais à un certain prix…

 

Un jeu difficile à appréhender

Labyrinth porte bien son nom et s’avère un sacré dédale : dans ses règles, de façon relative, avec de nombreux concepts et détails à intégrer ; dans la forte asymétrie entre les deux camps, mais surtout dans la compréhension globale du jeu. Entre la gestion de sa main de cartes, de ses troupes et finances ou encore du jeu d’influence, notre attention doit conduire en permanence de nombreux plans que l’adversaire cherchera à impacter. Le joueur américain doit quant à lui surveiller son prestige, que le djihadiste s'efforcera de miner, sa posture et celle des autres pays du monde pour optimiser les chances de réussite de sa guerre d’influence, seule action lui demandant des jets dés, ô combien importante pour la victoire.

 
Labyrinth - The War on Terror

Les aspects du jeu s'entremêlent et il est initialement difficile de s’imprégner du système, ce qui entrave la mise en place de belles stratégies. Labyrinth se révèle énergivore et sa guerre usante, avec des premières parties qui se jouent dans la confusion. C’est un jeu qui demande du temps et de la pratique pour être pleinement compris et apprécié. Je le trouve en ce sens plus difficile à cerner que de nombreux COIN pourtant plus complexes. Alors que nous progressons sur cette courbe d'apprentissage abrupte, les stratégies évidentes des débuts montrent leurs limites, tandis que le reste du plateau se révèle peu à peu, prêt à nourrir notre vision renouvelée du conflit. Fait appréciable, le jeu comprend différents scénarios, à savoir un changement des paramètres de départ, qui permettent de vite comprendre l'influence de chaque mécanique sur le déroulement de la partie, en plus d’ajouter de la variété.

Enfin, le jeu intègre une part importante de hasard. Il est présent dans les cartes, évidemment, mais aussi dans le fréquent recours aux lancers de dés (surtout côté djihadiste). Bien que des options de mitigation et de contournement existent pour éviter qu'un joueur ne s'enlise trop longtemps (cela peut toutefois arriver, comme dans tout jeu intégrant une part de chance), on apprend à planifier avec le hasard et à tourner autour, sans réelle possibilité de lui échapper. 

Une expérience qui ne plaira pas à tout le monde

Si l'on omet son thème, qui dérange certains joueurs, Labyrinth divise aussi par ses mécaniques. Plus complexe que Twilight Struggle, certains préfèreront ce dernier, considéré comme plus élégant. À l'inverse, d'autres joueurs préféreront les COIN, moins impactés par le hasard. Labyrinth se situe donc dans un entre-deux inconfortable, puisque bien entouré. Il reste néanmoins un unique et excellent jeu sur lequel il serait dommage (et facile) de faire l’impasse. Pour l'amateur de COIN que je suis, retrouver le jeu de cartes, la lutte d’influence et le chaos de l’aléatoire apporte une variation appréciable. De plus, la durée des parties réglable permet des sessions de moins de 2h si on joue un seul deck. Vous pouvez également opter pour un véritable marathon mental, en faisant le choix épique du format à trois decks, qui présente l'avantage d'être statistiquement moins sujet à l’aléa.

Labyrinth - The War on Terror

 

Deux extensions réussies

Labyrinth s'est doté avec le temps de deux extensions prolongeant le conflit. Awakening pousse jusqu'aux printemps arabex et aux guerres civiles survenues entre 2010 et 2015, tandis que Forever war ajoute les événements post 2015, dont l'arrivée de Trump au pouvoir. Bien qu'aucune de ces extensions ne soit indispensable, les deux sont recommandés si vous appréciez le jeu. Awakening ajoute une couche supplémentaire de complexité avec les révoltes et califats, mais rééquilibre le jeu pour intégrer les nouvelles mécaniques et valorise davantage l'utilisation de l'ensemble du plateau. Enfin, le bot solo a été revu, plus simple et compatible avec les deux camps. Avec cette extension, le jeu s’élève vers de nouveaux sommets. Forever war, qui nécessite Awakening, étoffe quant à lui simplement le jeu avec de nouvelles cartes événements pour ajouter plus de variété aux parties. Une troisième extension est en conception, poussant cette fois la ligne temporelle vers le passé, jusqu'en 1993, avec les années Clinton. Nous n'en savons guère plus à ce jour, mais je suis curieux de voir le résultat ! 

Aparté sur le jeu solo

Labyrinth se prête bien au jeu en solitaire, surtout avec l'extension Awakening. Je recommande cependant à ceux qui peuvent jouer à côté d'un PC l'application java programmée par un membre du forum boardgamegeek. On y rentre le numéro de chaque carte jouée puis l’application se charge à votre place de gérer les actions du bot tout en suivant la progression de la partie. Elle permet de plus de jouer chaque camp avec le jeu de base, chose impossible initialement sans l’extension. Une alternative intéressante à la version steam pour ceux qui préfèrent le caractère tactile et physique du jeu de plateau. 

Un coup de coeur

Sous sa froideur évidente et son décryptage difficile se cache un titre unique et d’une grande générosité. Un hybride entre deux mondes, cérébral et engageant, qui nous plonge malgré l’absence de chronologie dans cette lutte d’un genre nouveau qui aura marqué le début de notre siècle. Un jeu polarisant, passionnant, qui plaira malgré tout davantage aux amateurs de COIN acceptant l’incertitude du hasard qu’aux fans de Twilight Struggle.

 

 Labyrinth - The War on Terror

 

                  Fiche technique :

Auteur : Volko Ruhnke
Éditeur : GMT Games
Pour 1 à 2 joueurs, de 12 ans et plus
Durée usuelle d'une partie : deux à trois heures selon la mise en place.




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Categories: Wargame
Max

Passionné par l’univers des wargames et jeux de stratégie, j'étais initialement un joueur sur PC mais j'apprécie de plus en plus l’élégance et le côté tactile du jeu sur table, qui occupe désormais la majorité de mon temps de jeu.

Jeu PC favori : Combat Mission

Jeu de société favori : Spirit Island